Décisions de la tripartite : Regard critique du point de vue de la protection du climat et de la transition énergétique

Selon le gouvernement, les décisions de la tripartite constituent un succès.

Cette appréciation peut s’avérer juste en ce qui concerne la « paix sociale » au Luxembourg; du point de vue de la protection du climat et dans la perspective d’une transition énergétique, elle doit toutefois être considérée de manière bien plus critique.

La situation actuelle montre à quel point la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles est problématique et à quel point il est urgent de s’affranchir davantage de ces sources d’énergie néfastes pour le climat. Pourtant, conformément aux décisions prises, l’État entend continuer de soutenir l’utilisation de ces mêmes énergies fossiles.

Une telle démarche ne favorise à coup sûr pas la transition énergétique et contribue à faire peser les coûts sur les générations futures.

 

Les mesures visant à réduire la hausse des prix sont dès lors sujettes à critique du point de vue de la politique énergétique et climatique :

  • L’essence et le diesel sont moins chers au Luxembourg que dans les pays voisins, mais le « surcoût » actuel de 5 centimes par litre serait néanmoins être compensé. Cette décision envoie un mauvais signal, car l’objectif est en réalité d’inciter la population à passer à la mobilité électrique. De plus, elle risque d’accélérer le tourisme à la pompe, car les carburants deviendront encore moins chers que dans les pays voisins.
    Il sera ainsi d’autant plus difficile d’atteindre les objectifs climatiques nationaux. Cela est d’autant plus regrettable que l’on sait d’ores et déjà que le Luxembourg n’atteindra pas, dans les délais fixés, les objectifs en matière de mobilité électrique définis dans le plan national pour le climat et l’énergie. Le développement du parc automobile devrait passer de 12 % aujourd’hui à 49 % en 2030 en ce qui concerne l’électromobilité.
    L’État adopte en outre une approche « à l’aveuglette », puisque tous les ménages, quel que soit leur revenu, bénéficieront de cette réduction de prix. Les syndicats avaient pourtant proposé un « bonus mobilité » destiné uniquement aux ménages les plus modestes…
  • Tout aussi difficile à comprendre est la disposition selon laquelle TOUS les clients et dont la consommation est inférieure à 25 000 kWh bénéficieraient d’une réduction sur le prix de l’électricité. Il faut savoir que, à quelques exceptions près, pratiquement tous les ménages se situent en dessous de ce seuil de consommation.


L’effet escompté de cette mesure n’est donc pas clair : elle n’incite pas clairement à réaliser de réelles économies d’électricité. La mesure semble s’adresser davantage aux entreprises qu’aux ménages (les deux sont difficiles à distinguer dans ces catégories). De plus, avec une durée de 4 mois, la mesure est trop courte pour avoir un véritable effet incitatif. Elle ressemble davantage à une mesure plutôt symbolique, visant à montrer que l’État ne soutient pas uniquement les énergies fossiles…

Toute mobilisation supplémentaire de fonds publics devrait, dans ce contexte, être efficace et créer des incitations claires et évidentes, garantissant également un effet structurel des finances engagées.
Pourquoi ne pas envisager des réductions différenciées et, le cas échéant, à plus long terme pour les propriétaires de pompes à chaleur et de voitures électriques ou pour certains corps de métier ? La réponse de la part de l’Etat est sans doute qu’une telle approche ne serait pas techniquement réalisable. C’était en tout cas la déclaration faite en 2022 après l’attaque russe contre l’Ukraine. La question se pose : pourquoi n’a-t-on pas travaillé entre-temps à des solutions pratiques ?

  • La réduction du prix du gaz et du fioul pour tous (!) est en outre une erreur de politique climatique. D’un point de vue énergétique et budgétaire, c’est une erreur pour laquelle l’État, c’est-à-dire la collectivité, devra assumer les coûts énergétiques même pour des personnes disposant de moyens financiers suffisants… Il aurait peut-être été opportun de soulager les ménages à faible revenu par des mesures sociales spécifiques (ménages, qui n’ont d’ailleurs à ce jour guère les moyens d’investir dans la transition énergétique). La subvention forfaitaire du gaz et du fioul est de toute évidence une erreur du point de vue financier et de la politique climatique.

Cette évaluation est également étayée par des analyses internationales : L’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne que les subventions à grande échelle en faveur des énergies fossiles sont souvent mal ciblées et ont tendance à favoriser de manière disproportionnée les revenus les plus élevés, tout en affaiblissant artificiellement la compétitivité des alternatives à faibles émissions. L’AIE insiste au contraire sur le fait que les fonds publics devraient être principalement consacrés à l’efficacité énergétique, à l’électrification et aux énergies renouvelables.

Les décisions du gouvernement vont ainsi à l’encontre de la transition énergétique et constituent une utilisation peu ciblée des fonds publics. Elles sont en contradiction avec les avertissements de nombreux scientifiques qui mettent en garde contre des réductions de prix généralisées et dispersées.

 

Une autre question se pose : les crises géopolitiques, déclenchées par la lutte pour l’énergie, continueront de nous accompagner dans les années à venir et personne ne s’attend à une baisse des prix de l’énergie du jour au lendemain… Le Luxembourg entend-il donc continuer à investir des centaines de millions dans les énergies fossiles au cours des prochaines années afin de maintenir artificiellement les prix à un niveau bas ?

 

Les instruments de promotion de la transition énergétique contenus dans l’accord tripartite : insuffisants

Parallèlement, les instruments prévus par l’accord tripartite pour promouvoir la transition énergétique sont extrêmement vagues et insuffisants : mettre en avant une campagne de sensibilisation comme une décision tripartite ou ressortir une fois de plus le paquet de mesures « Simple. Sûr. Renouvelable », adopté depuis longtemps déjà, ne permet pas de relever le défi.

 

D’autant plus que les leviers réellement importants n’ont pas été mentionnés dans l’accord. Le Mouvement Ecologique les avait déjà énumérés dans une prise de position détaillée. Il s’agit notamment des mesures suivantes :

  • la révision des dispositions afin de faire progresser la rénovation énergétique également dans les immeubles collectifs et le secteur locatif ;
  • un préfinancement immédiat ainsi que l’introduction du « leasing social » pour les pompes à chaleur ;
  • des règles uniformes à l’échelle nationale dans le règlement national de la construction pour l’installation de pompes à chaleur ;
  • des engagements clairs en matière de planification thermique et de conditions-cadres pour la conception des réseaux de chaleur ;
  • duppression des obstacles administratifs et des dispositions obsolètes pour la promotion des travaux de rénovation du parc immobilier existant.
  • des investissements publics directs plus importants dans l’extension du réseau électrique plutôt que des subventions pour les coûts de réseau, afin de garantir une utilisation aussi rentable que possible de ces fonds et de réduire les coûts financiers supplémentaires pour le contribuable.

L’accord ne fait aucune mention de ces questions ni d’autres questions pertinentes relatives à la transition énergétique.

 

Conclusion :

L’accord tripartite ne fait pas avancer la transition énergétique ; au contraire, diverses mesures vont même à son encontre.

Les perdants sont la protection du climat et la transition énergétique, ainsi que les générations futures. Le Luxembourg ne réduira pas par une telle démarche sa dépendance aux énergies fossiles et ne renforcera pas non plus sa résilience en période de crise géopolitique.

Le budget de l’État est également perdant : des fonds publics d’un montant de sont sacrifiés, en contradiction avec les objectifs de la transition énergétique, pour promouvoir les énergies fossiles selon le principe de l’arrosoir, au lieu d’être investis dans la transformation du système énergétique. Mais une chose est claire : si l’État mobilise désormais des fonds pour investir dans les énergies fossiles, les éléments de la transition énergétique ne doivent en aucun cas échouer par manque de moyens financiers lors des discussions à venir. Une prolongation de cette crise, récemment qualifiée par le directeur de l’AIE, Fatih Birol, de l’une des plus graves, réduirait cette approche à l’absurde : combien de temps l’État et notre société peuvent-ils encore se permettre cette forme de politique ?

Si l’on ne fait pas aujourd’hui avancer la transition de manière suffisamment résolue , on risque soit que l’État doive investir des centaines de millions d’euros pendant de nombreuses années pour faire baisser les prix de l’énergie, soit qu’il doive accepter plus tard une hausse brutale et douloureuse, tant sur le plan social qu’économique, des prix de l’énergie. Repousser la transition ne réduit pas les coûts, mais ne fait que les reporter et les aggraver.

 

10 juin 2026